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CINE HRĂNEŞTE ROMÂNIA? MICA PROPRIETATE AGRICOLĂ gânduri despre salvarea şi reabilitarea ei partea I-a, un studiu de Corneliu LEU: „ASIGURÂND PRAGMATICA VIEŢUIRII DURABILE NE VOM PUTEA ANGAJA ŞI PE CALEA DEZVOLTĂRII DURABILE”
2.CINE HRĂNEŞTE ROMÂNIA? MICA PROPRIETATE AGRICOLĂ gânduri despre salvarea şi reabilitarea ei partea I-a, un studiu de Corneliu LEU: „ASIGURÂND PRAGMATICA VIEŢUIRII DURABILE NE VOM PUTEA ANGAJA ŞI PE CALEA DEZVOLTĂRII DURABILE” - continuare
Partea a doua a raspunsurilor noastre la intrebarea: CINE HRĂNEŞTE ROMÂNIA? MICA PROPRIETATE AGRICOLĂ gânduri despre salvarea şi reabilitarea ei studiul semnat de ing. Gheorghe MANEA: “TREBUIE SALVATĂ MICA PROPRIETATE AGRICOLĂ ?”
2.Partea a doua a raspunsurilor noastre la intrebarea CINE HRĂNEŞTE ROMÂNIA? MICA PROPRIETATE AGRICOLĂ gânduri despre salvarea şi reabilitarea ei studiul semnat de ing. Gheorghe MANEA: “TREBUIE SALVATĂ MICA PROPRIETATE AGRICOLĂ ?” - continuare
3.TREBUIE SALVATĂ MICA PROPRIETATE AGRICOLĂ? de ing. Gheorghe Manea - continuare II
OPERA EMINESCIANĂ ÎN TRADUCEREA FRANCEZĂ A LUI CONSTANTIN FROSIN
DEZBATERE PE TEMA ROMÂNUL REALIZAT PE MERIDIANELE LUMII CA MODEL SUFLETESC ŞI EXEMPLU PENTRU AI SĂI DETERMINISMUL MORALEI sau „LEIT- MORAL“ un articol de Lucian HETCO
LUCIAN HETCO IN FAŢA CONFUZIEI DINTRE PERSOANĂ ŞI PERSONALITATE – de Corneliu LEU
Interviuri cu: DR. GHEORGHE DRĂGAN, FIZICIAN ROMÂN STABILIT ÎN AUSTRALIA, ADRIAN ŞONCODI - POET ŞI TRADUCĂTOR DE EXCEPŢIE, LIA LUNGU - CÂNTĂREAŢĂ ROMÂNCĂ STABILITĂ LA NEW YORK, - de George ROCA
Continuare interviuri - George Roca
Continuare interviuri George Roca
Interviuri cu: IOANA HARMONY RÂŞCA- patinatoarea care va reprezenta România la Jocurile Olimpice din anul 2010, MIHAELA MIHUŢ, o actriţă care joacă pe scenele americane păstrându-şi o parte din suflet în România - de Gabriela PETCU
Mircea BUNEA : « … de criză-i doare-n flaut! »
Dan Ghelase - Zece măsuri pentru scoaterea României din criză
DOUĂ ECOURI DE LA SĂRBĂTORIREA PE INTERNET A ZILEI NAŢIONALE A LIMBII ROMÂNE DOUĂ ARTICOLE SEMNATE DE Camelia TRIPON ŞI Maria CRISAN
„PASO DOBLE” - o rubrică de Ioan LILĂ
Pagini folclor internet - transmise de Dan LUPESCU

  LITERATURA ROMÂNĂ ÎN LIMBILE LUMII      

             MIHAI EMINESCU 

      Traducerea Franceză a lui Constantin FROSIN

 

CES OISEAUX AU BORD DU SOMMEIL

Ces oiseaux au bord du sommeil
Se réunissent autour de leurs nids,
Se mettent à l’abri entre les feuilles –
Allons, bonne nuit !

Les sources seulement encore soupirent,
Alors que le bois noir se tait ;
Au jardin, les fleurs s’endormirent –
Va, dors en paix !

Sur l’eau, les cygnes rentrent à leur foyer
Pour gîter entre les joncs si fins –
Que les anges restent à ton chevet,
Allons, dors bien !

Au-dessus de la nocturne féerie,
Voilà que la fière lune se lève ;
Tout n’est que songe et harmonie –
Fais de beaux rêves !


DU NOIR

Du noir de l’éternel oubli
Où tout ce qui est, roule,
Toutes les jouissances de notre vie,
Les lueurs du crépuscule.

Du point où ne ressurgit plus
Rien de ce qui passa,
J’aimerais qu’une fois dans ta vie, tu
Prennes ton vol vers là-bas.

Et si les yeux que j’ai aimés
Ne débordent de lumières,
Considère-moi rasséréné
De tes éteints éclairs.

Et si la voix tellement chérie
S’abstient de me parler,
Je comprendrais que tu me cries
D’outre tombe, ton empyrée.


JUSQU’À L’ÉTOILE…

Jusqu’à l’étoile qui s’est levée
Il est un si long chemin,
Que la lumière mit des milliers
D’années pour nous rejoindre, enfin.

Peut-être s’est-elle éteinte en route
Noyée par le bleu lointain.
A peine aujourd’hui, sous notre voûte,
Eclaire nos yeux incertains.
 
L’icône de l’étoile qui mourut
Gravit lentement dans le ciel.
Elle scintillait inaperçue,
Maintenant on la voit – irréelle.

Il en est de même de notre dor
Péri dans la nuit épaisse,
La lueur de l’amour bien mort
S’entête à nous suivre sans cesse.

 

POURQUOI NE VIENS-TU PAS ? …

Tiens, les hirondelles vont filer,
Se secouent les fleurs de noyer.
La brume recouvre les vignes là-bas –
Pourquoi ne viens-tu pas, pourquoi ?

O, reviens dans mes bras câlins,
De te regarder, j’ai bien faim,
De poser doucement mon front béat
Contre ton sein, contre ton sein à toi !

Te souviens-tu : frais et dispos
On errait par monts et par vaux,
Je te levais à bout de bras
A tant de fois, à tant de fois !

Dans ce monde, il y a des femmes
Dont les yeux font jaillir des flammes,
Mais fût-elle suprême, leur beauté,
Elles te sont inférieures, tu le sais !

Car toi seule rends le calme sans cesse
A la vie de l’âme en détresse,
Que tous les astres plus achevée -
Ma bien-aimée, ma bien-aimée !

A présent, automne avancé.
Les feuilles retombent dans le sentier.
Et ces champs sont vagues et comme ras…
Pourquoi ne viens-tu pas, pourquoi ?

 

KAMADEVA

Des douleurs de l’amour, voulus
Mon âme guérir, déjà à bout.
Dans mon sommeil, criai Kama –
Kamadeva, le dieu hindou.

Il arriva, enfant hautain
A cheval sur un perroquet,
Affichant un sourire captieux
Sur ses lèvres de corail, toutes pâles.

Nanti d’ailes propres, dans son carquois
Il garde comme armes autant de traits -
Uniquement des fleurs vénéneuses
Venues du Gange  tellement altier.

Il chargea son arc d’une belle fleur
Et juste au cœur il me férit,
Si bien que toutes les nuits, sans trêve,
Je pleure, insomniaque, dans mon lit…

Muni d’une flèche envenimée
Vint me donner une correction,
Le fils de la bleue voûte céleste
Et de la trop vaine illusion.


À MES PROPRES CRITIQUES

Des fleurs, il y en a beaucoup,
Mais peu vont porter fruit un jour :
Chacune frappe aux portes de la vie,
Mais retombent par terre, sans détours.

Il est facile d’écrire des vers
Lorsqu’on ne trouve plus rien à dire,
En enfilant des mots trop creux -
N’importe, le faux va resplendir.

Si ton cœur en est à pétrir
Mainte espérance et force passions,
Et que ton esprit trouve le temps
A cela de faire attention,

En vraies fleurs aux portes de la vie
Ça frappe aux portes de la pensée,
Demande à entrer dans le monde,
Exige les vêtements du parler.

Pour l’amour de tes propres passions,
Pour l’amour de ta destinée :
Où gardes-tu tes inquisiteurs,
Fort impitoyables, yeux glacés ?

Ah ! Tu as alors l’impression
D’attraper le ciel sur la tête :
Où trouveras-tu donc le mot
Apte à la vérité bien nette ?

Hé, vous, critiques aux fleurs stériles
Incapables fruits de produire :
Il est facile d’écrire des vers
Lorsqu’on parle pour ne rien dire.

 

LE DÉSIR

Viens dans le bois, à cette source-là
Qui tressaute sur le gravier,
A l’endroit où champs de sillons,
Par branches ployées, sont masqués.

Accours donc dans mes bras tendus
Et épanche-toi sur mon cœur,
Je te soulèverai alors le voile
Me cachant ton charme si rieur.

Sur mes genoux, là, viens t’asseoir,
L’on sera à deux, tout seuls ;
Et dans tes cheveux frémissants
Il neigera fleurs de tilleul.

Coiffé de blond, ton front si blanc
Couche-le sur mon bras,
Et laisse tes lèvres si délicates
En proie aux miennes. Tu verras…

L’on fera un beau rêve de bonheur
Conjoints par l’écho du chant
Murmuré par sources solitaires,
Par un léger souffle du vent.

L’harmonie de cette belle forêt
Inquiétante, nous enivre.
Des fleurs de tilleul, à l’envi,
Verseront sur nous, en chute libre.

 

L E   L A C

Un lac bleu, au milieu d’un bois
De jaunets d’eau est parsemé,
Faisant des ronds d’écume sur l’eau
Une petite barque s’y voit trembler.

Je me promène le long des berges,
L’oreille tendue, pris de langueur.
Je brûle de la voir jaillir des joncs
Et tendrement me presser sur son cœur.

De sauter ensemble dans la barque
Par le murmure des vagues guidés,
De lâcher le gouvernail,
Les avirons d’abandonner.

De flotter, ensorcelés,
Au clair de la lune, douce et blonde –
D’ouïr les joncs bruire au vent
Et le tendre clapotis de l’onde !

Mais elle ne vient pas. Solitaire,
J’ai beau souffrir et soupirer
Au bord de ce lac bien bleu
De jaunets d’eau tout parsemé.

 

VENISE

La vie de la grandiose Venise s’est éteinte,
Ni chansons, ni lumières de bal ne l’assaillent
Dans l’escalier en marbre, par les vieux portails,
Entre la lune, offrant aux murs une bien blanche teinte.

Okéanos sanglote, pleure dans les canaux…
Rien qu’immortel, il reste dans la fleur de l’âge.
Un baiser mettrait du souffle au cœur volage,
Il déferle sur de vieux murs, résonnent ses flots.

Un gros silence de mort, règne dans la cité,
Aumônier témoin d’un temps indélébile :
Bien sinistrement Saint-Marc minuit va marquer.

D’une voix sépulcrale, une voix de Sibylle,
Il prononce lentement, d’une façon cadencée :
Les morts ne ressuscitent jamais, va, nubile !


 LA PRIÈRE D’UN DACE

Du temps où la mort n’était encore, ni rien d’immortel
Et où la lumière n’existait pas déjà comme telle,
Aujourd’hui n’était, demain non plus, ni hier, ni toujours,
Car UN était multiple et indivisible à son tour ;
Alors que la terre, le ciel, l’éther, le monde entier
Etaient du nombre de ceux qui n’avaient jamais été,
Au début il n’y avait que Toi, et je me demande :
Quel est ce dieu à qui l’on porte nos cœurs en offrande ?

Il n’y avait qu’un dieu – Lui – et nul autre pareil,
Du tourbillon principal forgeant un petit soleil,
Il offre aux dieux une âme et au monde la félicité,
Lui, la seule chance de rédemption de l’humanité.
Haut les cœurs ! Consacrez-lui un beau cantique en carême,
Il est la mort des morts, donc la résurrection lui-même.

Il m’offrit des yeux pour voir la lumière de la journée
Et mon cœur fut ravi par tous les charmes de la pitié.
Le hurlement des pas déferlait sous le vent
Et, dans sa voix mélodieuse, un triste vers s’entend,
Et, outre tout ceci, je viens quémander une chose de trop :
Que Lui me permette de jouir de l’éternel repos !

Que Lui maudisse n’importe qui de moi prendrait pitié
Et des deux mains bénisse ceux qui voudraient bien m’opprimer,
Que Lui prête l’oreille à qui aimerait encore rire
Et qu’il redonne des forces hésitant à m’occire,
Et que celui entre les gens devienne le premier
Qui me prive de la pierre me servant comme chevet

Que les gens me donnent la chasse tout au long de ma vie
Au point que je sente que les larmes de mes yeux ont tari
Tout un chacun sera mon ennemi, dès sa naissance ;
De moi-même, j’en arriverai à perdre connaissance,
Que mes peines et mes douleurs mes sentiments aient figés
Que je puisse blasphémer ma mère que j’eusse tant aimée –
Quand ma haine sanglante à mes yeux amour deviendrait
J’oublierai peut-être ma douleur et mourir je pourrai.

Si c’est vraiment sans foi ni loi que je dois y passer,
Que l’on n’hésite guère mon cadavre dans la rue à jeter
Et, Père, qu’à celui tu offres un bien riche présent
Qui ameute ses chiens pour lacérer mon cœur à belles dents,
Et qu’à celui qui de toute sa force veut me lapider –
De grâce, mon Maître, laisse-lui la vie pour l’éternité !

Ce n’est qu’ainsi, Père, que je saurai te remercier
Pour avoir eu la chance, grâce à Toi, cette vie de traverser.
Je ne courbe le front, ni le genou ne plie tes dons pour implorer,
C’est plutôt ta haine et tes foudres que je veux m’attirer
Afin que ton souffle ma respiration enlace
Et que, dans la nuit éternelle, je disparaisse sans trace !

 

L’ÉGYPTE


Le Nil roule ses flots blonds dans les campagnes envahies par les Maures
Au-dessus se déploie le ciel de l’Egypte, tout en feu et en or,
Sur la grève, jaunâtre et plat, le roseau pousse des profondeurs,
Les fleurs, de vrais joyaux mis à l’air, brillent discrètement au soleil.
D’aucunes blanches, les tiges hautes, délicates comme l’argent des neiges, merveille !
D’autres rouges, écarlates ou bleues, telles des agates, des yeux qui pleurent.

Et parmi les touffes de jonc à balai, vertes, épaisses et fournies,
Des oiseaux apprivoisés dans leurs nids, déploient leurs plumes choisies,
Gazouillent, les becs vers le soleil, batifolent avec ardeur.
Plongé dans d’interminables rêves, jailli de sources moult sacrées,
Le Nil roule et charrie sa légende et son miroir peu jaunet
En direction de la tranquille mer qui submerge sa langueur.

Ses propres berges reliant les champs bien verts, des pays féériques,
Memphis là-bas, dans le lointain, avec ses bâtiments antiques,
Murailles étagées, rochers en surplomb – cité des géants –
C’est là une pensée architectonique d’une belle magnificence !
L’on a bâti montagne sur montagne, de par cette vieille arrogance,
Pour les faire briller au soleil, on les a doublées d’argent.

Afin que cette cité paraisse jaillie des mirages du désert,
Des sables argentés remués par les tourbillons de poussière,
Pareille au songe de la mer sacrée, par l’air chaud reflété
Transmis et repris par le lointain… Là s’érigent, très arrogantes
Et bien sempiternelles, tout comme la mort, des pyramides géantes.
Cercueils à même de contenir une scandinave épopée.

 

C’est le soir… Le Nil s’endort et les étoiles sortent des défilés,
La lune se mire dans l’eau et, à travers les nuages, va les chasser,
Qui aura défoncé la pyramide tout en y entrant ?
C’est le roi : en chlamyde à fil d’or et ornée de pierres précieuses,
Il pénètre pour passer en revue son passé. – Douloureuse,
Son âme, lorsqu’il traverse, des yeux de l’esprit – à gué – le temps.

C’est en vain que rois gouvernent le monde avec tant de sagesse
Car les méfaits prolifèrent, alors que le nombre des bienfaits baisse ;
Ils ont beau chercher les sens encore mystérieux de la vie
Ils s’engouffrent dans la nuit… et sa grande ombre vite, longuement se déploie
Au-dessus des longs flots du Nil. Ainsi, sur ses ondes toutes en émoi,
L’ombre des pensées du roi se projette toujours plus assombrie.

Les fantasmes de la pyramide, la froide onde moutonnante du Nil,
Le murmure du roseau sous la lune qui, elle, s’insinue habile,
Tout ceci ressemble à de gigantesques gerbes de lances d’argent,
Toutes ces grandeurs, celle de l’eau, celle du désert et celle de la nuit
Se réunissent pour fièrement habiller ce vieil empire, puis
Pour faire revivre dans le désert – chimères qui s’offrent menteusement.

Le fleuve sacré nous raconte, par la bouche de ses ondes, de ses flots
Tout le secret de sa source, sur des temps révolus, pâlots
L’âme s’enivre des illusions qui passent à côté, à tire d’aile
Les palmiers épars dans les prés, dorés par les rayons de la Lune
Erigent des troncs élancés – une nuit claire, lumineuse, opportune,
L’onde s’imagine l’écume, nuages sont dessinés sur l’eau par le ciel.

Et dans les temples magnifiques, dont les colonnades sont en marbre blanc,
Les deux déambulent toute la nuit dans leurs immaculés vêtements.
Et sur des harpes en argent, les prêtres accompagnent leurs motets ;
Et sous le vent du désert, à la tombée de la fraîche, brune nuit
Le sommet des pyramides délire et sinistrement retentit
Et les rois gémissement sauvagement dans leurs immenses hypogées.

L’enceinte de la bâtisse antique est surmontée par la tour maure.
Le Mage observait et scrutait pensivement son miroir en or,
Où les milliards d’étoiles du ciel comme dans un centre se réunissent.
Comme sur une vraie miniature, il interroge les voies secrètes
Et, de proche en proche, retrace les chemins trouvés de sa baguette :
C’est le noyau du monde, où règne beauté et règne justice.

Et il se peut bien que, pour faire mal à cette gent efféminée,
A ces rois souillés par tant de crimes, au clergé dévergondé,
Le Mage, gardien de la vengeance, ait lu le signe à l’envers.
Là-dessus, le vent chassa d’énormes tourbillons de sable sauvage
Noyant ainsi les villes, dont il fit de gigantesques sarcophages
Pour une gent prise de torpeur, valant peu de choses à cette terre.  

L’ouragan arriva à tire-d’aile, au point que les chevaux crevèrent
Et le Nil n’est plus là que pour abreuver les sables du désert,
Lequel envahit maintenant les champs une fois florissants,
Memphis, Thèbes, le pays tout entier, le voilà couvert de ruines,
Enragées, à travers le désert errent de grandes familles bédouines
Forcées de vivre leur conte de fée épars dans ces sables mouvants.

N’importe, tout en troublant les étoiles mirées dans les ondes du Nil
Pendant la nuit, le rouge flamant dans l’eau doucement se faufile.
Sur ce, la Lune rend l’antique Egypte toute entière argentine ;
Dès lors, les âmes se mettent à rêver de toute leur histoire d’antan
Maintes voix émergent du passé et arrivent à l’oreille du présent,
Dans les démêlées des flots, des prophéties trouvent origine.

Aussitôt Memphis s’élève, en songe argentin de ce désert,
Apparition modelée par le souffle de cet orage sur terre…
Bédouins assis dans la Lune la considèrent comme un miracle
Tout en se disant de beaux contes de fée pleins d’étoiles et de fleurs
Sur cette ville-ci, qui renaît du sinistre au bout d’un long labeur ;
Des profondeurs des mers et des terres montent des sons en débâcle.

La mer dispose au fond de ses abîmes des cloches qu’elle sonne chaque nuit.
Le Nil, tout au fond, de beaux vergers à pommes d’or bien mûries ;
Tout un peuple est enseveli sous le sable du dit désert,
Mais brusquement, il se réveille en même temps que ses villes et fourmille
Vers les palais de Memphis, dont les salles ont des lumières qui brillent ;
Gros rires et gueuletons n’arrêtent plus, chaque nuit on se désaltère.

 

 

 

 

 

HYPÉRION


Tout droit d’un conte de fées surgie
Aux confins du grand jamais,
D’une royale souche, une fille naquit
Resplendissante de beauté.

Elle était unique, ce beau brin
De fille, vraiment un régal,
Pareille à la Vierge entre les saints,
A la Lune entre les étoiles.

De l’ombre des voûtes elle se dépêtre
Et se dirige d’un pas lent
Vers un coin, de la fenêtre
Là, où Hypérion l’attend.

L’horizon elle scrute à la ronde
Et l’océan où il lève, luit,
Guidant sur les sentiers de l’onde
Nefs par le noir engloutis.

A force de l’y voir toutes les nuits,
Son désir se fait ardent.
Il l’observe à chaque fois, l’épie
Et brûle pour elle en amant.

Comme éperdue, d’un air songeur,
A la vitre elle s’accoudait.
Ce grand amour remplit son cœur –
Jusqu’à son âme est comblée.

Et il arrive plus vif, plus beau,
Sans omettre une seule nuitée,
Du côté de ce noir château
Où, à son tour, elle l’épiait.

*

Il lui emboite furtif le pas
Et s’insinue dans sa pièce,
Tout en tissant d’un froid éclat
Pour elle une robe de princesse. 

Et lorsqu’elle veut se mettre au lit
Et s’étend comme pour dormir,
Sur sa poitrine, ses mains il plie
Ferme ses paupières, se retire

Et depuis l’écran du miroir,
Comme un torrent il déferle
Sur ses yeux, sur son corps d’ivoire
Et sur son collier de perles.

Malgré son sommeil, elle souriait
A l’image dans le miroir
Qui, dans son rêve, la retrouvait
Toute son âme pour émouvoir.

Et lui parlant toute endormie,
Encore soupire et presque geint :
- Oh, doux Seigneur de mes nuits,
Tu n’es pas là… Allez, viens !

Veux-tu déchoir de ta grandeur
Tout en gardant maint rayon…
Dans ma maison arrive sauveur,
Apporte-moi ta perfection !

A ces paroles, il palpitait,
S’enflammait plus et encore –
Tout fulgurant, il s’élançait
Dans la mer, vrai météore.

Au point où il fit sa culbute,
Des limbes étranges se procréent
Et, du gouffre où il eut sa chute,
Un beau jeune homme apparaît.

A la légère franchit le seuil
Des fenêtres de la maison,
Tel un sceptre, sa main se recueille
Sur un bâton fait de jonc.

Il avait l’air d’un tout jeune prince
D’une blonde chevelure pourvu,
Livide, un linceul par trop mince
Recouvre ses épaules toutes nues

Et son pâle visage, aux ombres blêmes
Tire sur le jaune, comme la cire –
Un si beau mort, aux yeux suprêmes,
Scintille comme un point de mire. 

- Je laissai avec peine mes sphères
Pour répondre à ton invite –
Car c’est le ciel qui est mon père,
De la mer je ressuscite.

Pour y venir et te rejoindre,
Me repaître de ton image –
Du serein j’ai dû me disjoindre
Et naquis depuis le large.

Viens vers moi, ô, mon rare trésor,
Ton monde tu devrais quitter –
Je suis Hypérion et t’adore,
Tu seras ma belle mariée.


Là, dans les palais de corail,
Pour toujours on va s’unir ;
Dans l’océan, véritable sérail,
Tout ce qui est va t’obéir.

- Tu es plus beau que ces rêves où
Les anges parfois se laissent voir,
Mais à tes projets tellement fous
Jamais ne veux m’abreuvoir !

Tu n’es pour moi qu’un étranger –
Ton éclat n’a guère de vie,
Je suis vivante, tu ne l’es point
Et ton froid œil me transit.

Force lui fut, malgré son sommeil,
Pendant qu’il s’y insinuait,
Revoir le prince des flots qui veille
Et règne sur son cœur brisé.

- Veux-tu déchoir de ta grandeur
Tout en gardant maint rayon,
Dans ma maison arrive sauveur - 
Apporte-moi ta perfection !

A l’entendre encore dire ceci,
Il s’éteignit de douleur ;
Un vrai tourbillon sa place prit
Là où il se fit malheur.

Soudain, il sévit un fléau
Sur le monde dont l’air s’embrase,
Et des profondeurs du chaos
Un bien noble faciès s’évase.


Sur sa belle et riche chevelure,
Sa couronne paraît brûler,
Ses ailes ont une grande envergure,
Par un solaire feu baignées.

Ses longs bras, comme le marbre, dépassent
De son linceul tellement noir ;
Il arrive pensif, de guerre lasse,
Plutôt pâle, d’un air hagard.

Mais ses grands yeux, un vrai miracle,
Brillent moult chimériquement,
Tout comme deux passions insatiables
Poussées par un noir ferment.

- Je laissai avec peine mes sphères
Pour t’entendre, seulement voici :
C’est le Soleil qui mon père,
Et ma mère, c’est bien la Nuit.

Viens vers moi, ô, mon rare trésor,
Ton monde, tu devrais quitter.
Je suis Hypérion, et d’adore –
Tu seras ma belle mariée. 

Viens donc, dans ta belle chevelure
Je vais mettre guirlandes d’étoiles,
Dans mes hauteurs, n’en aie point cure,
Tu feras la plus belle toile.

- Tu es plus beau que ces rêves où
Les anges parfois se laissent voir,
Mais à tes projets tellement fous
Jamais ne veux m’abreuvoir.


Ton cruel amour fait déjà mal
Aux fibres de l’âme, aux cordes,
Tes yeux me brûlent dès leur dédale,
Ton lourd regard me déborde.

- Puis-je, crois-tu, choir à ton appel ?
Est-ce pour toi si étonnant
Que moi, je sois bien immortel,
Que tu ne le sois nullement ?

- Jamais je n’ai cherché mes mots -
Par où devrais-je commencer ?
Ton parler est très clair et haut,
Mais je ne peux l’expliquer.

Et si tu désires tout à fait
Que mon cœur ne soit qu’à toi,
Descendre sur cette terre tu devrais
Devenir mortel, comme moi.

- Tu brigues mon immortalité
Et m’offres ton baiser au change.
Cependant, toi aussi, tu devrais
Savoir que j’en chante les louanges.

Soit, je m’en vais naître du péché,
Ce monde régi par d’autres lois ;
J’avais reçu l’éternité –
Je lui préfère l’immédiat. 

Et de s’en aller… à vau-l’eau
Pour les beaux yeux d’une jeune fille…
Abandonnant sa place là-haut,
Pendant des jours se gaspille.

*

Sur ces entrefaites, Catalin,
Beau page à la cour, damnable,
Qui n’a cesse de verser du vin
Aux nobles invités à table,

Un page qui porte partout la traîne
Des robes de l’impératrice,
Bavard sans aveu et sans gêne
Dont les yeux partout se hissent,

La bouche vermeille, haut en couleurs,
L’expression plutôt câline,
Il glisse un regard fureteur
Du côté de Cataline :

« Mon Dieu, comme son port est léger !
De plus, elle est diablement belle !
Va, c’est le moment ou jamais :
Tente donc ta chance, demi-sel ! »

Il l’attire tout doux par la taille
Et la repousse dans un coin.
- Qu’est-ce que me veux, petite caille ?
Allez-va-t-en à tes soins !

- Ce que je veux ? Ne plus te voir
Si plongée dans tes pensées ;
Souris plutôt et laisse-moi boire
Au moins un de tes baisers !

- Qu’est-ce que tu peux bien me vouloir
A la fin ?! Laisse-moi, va-t-en !
Je m’ennuie de mon Astre du soir,
Après lui, je languis tant…


- Si tu ignores vraiment l’amour,
Je sais en quoi il consiste ;
Si tu en as envie, j’accours –
Ne pense pas à mal, j’insiste.

Tout comme l’oiseleur tend ses filets
Aux oiseaux, dans le taillis,
Quand mon bras gauche je te tendrai,
Ma taille alors tu saisis

Et ton regard devra rester
Comme submergé par le mien…
Si j’essaie de te relever,
Tu devras y mettre du tien

Lorsque mes yeux cherchent après toi,
Tu te dois de leur faire face ;
Mirons-nous toujours avec joie
Sans être jamais de guerre lasses.

Et pour que tu connaisses à fond
Ce dont tout amour est fait,
Quand je t’embrasse, tu me réponds
De même – me donnes un baiser.

Tous ses propos elle écoutait
Etonnée et comme distraite
Et très gentiment, quoique gênée,
Finalement, elle lui jette

Tout bas : - Dès ma plus tendre enfance
Je te connais, il me semble,
Bavard, lutin, et je pense
Qu’on est faits pour être ensemble…

Mais une étoile jaillit, s’élance,
Survole ces silences d’oubli
Et rend tout horizon immense
Aux marines superficies.

Et en cachette je baisse le front
Alors que je fonds en larmes
A la vue de tous ces moutons,
Comme aimantés par un charme,

Très amoureusement il luit
Pour apaiser ma douleur ;
Survole toujours plus loin la vie –
Jamais suis à son hauteur.

De rares rayons arrivent, bien froids,
Depuis son monde, la distance…
Je l’aime toujours, mais à chaque fois
Il ne me sera qu’absence.

C’est pourquoi mes journées toutes sont
Désertes, pareilles aux prairies,
Seuls mes nuits, quel charme elles ont
Dont le sens reste incompris.

- Tu es restée enfant, vois-tu…
Allons fuir au bout du monde ;
Là, toutes nos traces seront perdues,
La solitude, bien profonde.

On sera bien sages tous les deux –
A nous la joie et la gloire ;
De nos parents seront oublieux
Et même de l’Etoile du soir.

*

Hypérion s’en fut… Déployées,
Ses ailes assaillent la lumière.
Des milliers d’années dépassaient
A la vitesse de l’éclair.

Il survolait ciels étoilés
Surplombés par d’autres étoiles.
Tout l’air d’un éclair il avait –
Révélation sidérale.

Et comme au Jour Premier, il voit
Jaillir des gouffres du Chaos
Avant, après, autour de soi
De bien fulgurants flambeaux.

Comme des mers l’assaillent, cupides –
Il les traverse à la nage
Et le survole, l’esprit languide
Et point n’accepte leur servage

Car sa course est illimitée,
Tout œil s’y tait, fût-il béant
Et le Temps a beau essayer
De conjurer le néant.

 

Tout autour il y a le vide
Comme une soif qui l’envahit :
Autant de profondeurs perfides,
Pareilles à l’aveugle oubli.

- Ô, Père, ôte-moi le noir fardeau
De toute cette éternité ;
Par les mondes d’en bas et d’en haut,
A jamais tu seras loué.

Demande-moi, ô, Père, n’importe quoi
Je veux une autre destinée.
La source de toute vie sourd en moi,
Par toi la mort est donnée.

Enlève-moi ce nimbe immortel
Et toutes les foudres du regard.
Allume, en échange, la chandelle
D’une heure d’amour, même blafard.

C’est le Chaos qui m’engendra,
J’ai envie d’y retourner…
C’est le repos qui m’enfanta,
J’ai soif de me reposer.

- Hypérion, des gouffres abyssaux
Tu lèves, rends la vie aux mondes.
N’exige donc ni signes, ni idéaux
A quoi rien ne corresponde.

Tiens-tu à passer pour un homme
Et devenir leur pareil ?
S’ils périssent tous au Capharnaüm,
D’autres à leur place se réveillent.

Tout ce qu’ils bâtissent, point ne dure –
Hélas, tant de vains idéaux –
Un flot inonde une sépulture,
Vite sera suivi d’autres flots.

Hantés par bonnes étoiles, ils sont
Eprouvés par un triste sort.
Nos temps et lieux restent inféconds
Et nous ignorons la mort.

Tout ce qui aujourd’hui existe
Naquit de l’éternel hier.
Soleil s’éteint à l’improviste ?
Arrive un autre, bien plus fier.

Ils ont l’air de ne plus finir
Mais la mort est là, qui rôde,
Car tous sont nés comme pour mourir,
Mais chaque mort une autre vie brode,

Alors que, Hypérion, tu restes,
Persistes, et n’as point de cesse ;
Exige-moi donc le mot céleste –
Veux-tu donc le don de sagesse ?

Veux-tu bien écouter cette voix ?
Après l’avoir laissée faire,
Hautes montagnes épouseraient les bois,
Îlots épouseraient les mers.

Est-ce que tu veux donner des preuves
De ta force, de ta justice ?
Je te donne la terre et ses fleuves –
Ton règne sera moult propice.

Je t’offrirai navires de guerre,
Des armées pour parcourir
La terre dans tous les sens, les mers –
Mais pas la mort, c’est le pire…


Et pour qui assumes-tu la mort ?
Retourne-toi, si tu te rends
Sur ce globe-là, bien peu accort,
Tu verras ce qui t’attend.

*

Hypérion regagna sa place
Que le ciel lui avait vouée.
Aujourd’hui comme hier, comme de glace,
Il prend sur lui pour briller.

Voilà déjà le crépuscule,
Bientôt la nuit va tomber.
La Lune se lève en préambule
Et entreprend de monter.

Le clair de Lune, tel un linceul,
Jonche les sentiers des taillis.
Sous une rangée de beaux tilleuls,
Deux jeunes gens discutent assis.

- Oh, laisse que ma tête sur ton sein
Se détende, ma bien-aimée,
Sous mes regards pleins de serein,
Sous nos yeux si adorés.

Jette un sort, fais que ton esprit
Pénètre, déchiffre mes pensées
Et qu’il mette un baume infini
Au cœur de mes nuits troublées.

Reste donc là, au-dessus de moi,
Pour mettre une fin à mes peines ;
Mon premier amour et émoi
C’est toi, de mes rêves la Reine.

Hypérion observait d’en haut
Cet étonnement en cascade :
A peine prononcés ces propos,
Elle lui donna l’accolade.

Les fleurs sentent bon ; comme gouttes d’argent
Elles tombent en une légère pluie
Sur les cheveux des deux enfants –
Si longs et jaunes, vrais épis.

Enivrée par ce sentiment,
Elle lève les yeux, aperçoit
Hypérion. Et, tout doucement,
Ses désirs, elle lui envoie :

- Veux-tu déchoir de ta grandeur
Tout en gardant maint rayon,
Viens dans ce bois, dans ma torpeur,
Donne-moi toute ta perfection !

Comme autrefois il tremble dans les airs,
Frémit par monts et par vaux,
Tout en guidant des solitaires
Sur les crêtes blanchies des flots.

Mais ne retombe plus, comme naguère,
De ses hauteurs dans l’océan.
- Bien peu te chaut, d’argile pauvre hère,
Si c’est moi ou un chenapan.

De vivre dans vos limbes, à l’étroit,
Le seul hasard joue pour vous ;
Dans les hauteurs de l’air, chez moi,
Immortel suis-je, froid et flou.

Produs Port@Leu | ISSN 1842 - 9971